Résumé
"Faire" de la grammaire n’est plus vraiment aujourd’hui ce que c’était autrefois. D’une quasi sous-discipline de la discipline langue, qui était un objet de connaissance en soi, c’est devenu un ensemble d’activités qui établit un continuum entre l’activité linguistique des élèves, lors de la réalisation de tâches, et leur activité métalinguistique, de réflexion sur la langue et de prise de conscience des opérations à effectuer pour apprendre une langue efficacement.
Quelle est la place de "la grammaire" aujourd’hui dans l’enseignement des langues ?
Le statut de la grammaire dans l’enseignement des langues, au cours des dernières décennies, a subi une évolution continue. De l’époque des balbutiements de l’enseignement des langues vivantes, où son rôle était prépondérant, à l’instar de l’enseignement des langues anciennes, à aujourd’hui, la place de la grammaire s’est peu à peu amoindrie au bénéfice d’un enseignement dit « naturel », plus implicite et intuitif, censé reproduire en classe de langue certaines modalités de l’apprentissage dans les environnements non scolaires ou en immersion. Cependant, la « pratique raisonnée de la langue », préconisée par les instructions à partir des années 90, prend acte du fait que la seule activité communicative ne suffit pas pour apprendre une langue dans un environnement scolaire. Le cadre didactique du CECRL s’est centré sur les tâches et les textes : la langue au sens strict est une des composantes de l’activité langagière mais cette dernière ne se réduit pas à la seule dimension linguistique. De plus, avec le CECRL s’affirme résolument l’idée qu’il s’agit de développer davantage des capacités et des compétences DANS la langue que des connaissances SUR la langue. Ce sont deux types de connaissances différentes : les premières, dites "procédurales", ne consistent pas à "appliquer" ou à "utiliser" les secondes, dites "déclaratives", après les avoir acquises distinctement. Il faut les acquérir d’emblée en tant que compétences, dans et par l’usage. Cependant, contrairement à ce qui peut se se passer pour l’acquisition "naturelle" d’une langue, hors situation scolaire —par exemple par une personne migrante dans son pays d’accueil— c’est par un usage contrôlé, non aléatoire, que l’acquisition se déroule à l’école. La conception de l’activité langagière qui réunit l’usage et l’apprentissage d’une langue est dénommée dans le CECRL "perspective actionnelle".
Dans ce cadre, "faire de la grammaire" n’a plus le même sens qu’autrefois. Pour comprendre l’évolution, prenons un exemple de situation actionnelle où apparaissent des difficultés, ou obstacles, d’ordre linguistique.
Peut-on encore faire de la grammaire aujourd’hui ?
On entend parfois, dans des formations, des enseignants poser cette question : "peut-on (ou faut-il) encore faire de la grammaire ?" La question est révélatrice de l’évolution de la place de la grammaire que nous évoquions au début de cet page : autrefois au cœur de l’apprentissage d’une langue (à égalité sans doute avec les textes littéraires), la grammaire est devenue une activité dont la légitimité est mise en question au point qu’on se demande si on a encore "le droit" d’en "faire" en classe.
La réponse ne peut pas être directe car tout dépend de ce qu’on entend par "faire" de la grammaire. Si on entend par là faire des cours de grammaire à des élèves amorphes, leur faire apprendre des règles désincarnées par cœur, ou leur faire faire des exercices à l’efficacité douteuse, alors, oui, il vaut mieux s’abstenir car ça ne servira à rien ou presque rien en termes de développement de leurs compétences et ça les dégoûtera à jamais de la grammaire. Au mieux, cela donne bonne conscience à l’enseignant.
Mais si ce sont les élèves, et non l’enseignant, qui "font" la grammaire, dans tous les sens où nous l’avons décrit ci-dessus, c’est à dire qu’ils jouent avec la langue comme matériau, qu’ils la manipulent au sens le plus concret et tactile du terme (pas seulement en faisant des manipulations verbales) et que c’est en même temps une occasion de développer leur conscience métalinguistique, y compris par rapport à leur langue maternelle, alors oui, à coup sûr, c’est non seulement utile et efficace mais ça peut être aussi motivant, voire, parfois, jubilatoire même pour les plus jeunes.
En tout cas, cela cesse d’être une connaissance plus ou moins poussiéreuse pour devenir une compétence.