A propos de langage commun

Publié le 17 février 2017 à 15:55

Résumé

L’établissement de glossaires, lexiques ou autres index terminologiques doit se garder de deux dangers :

  • d’une part, le consensus prématuré sur des termes insuffisamment distingués et des définitions ambiguës ;
  • d’autre part, la croyance en une autosuffisance des définitions ou en leur vérité définitive.

Le langage commun nécessaire à une situation de mutualisation formatrice est le produit d’une négociation argumentée continue.

Intérêt et limites des glossaires, lexiques et autres index

Les quelques lignes qui suivent, écrites sur son site par Guy Brousseau (didacticien des mathématiques) à propos des glossaires, sont instructives par rapport à ce qu’on peut attendre d’un glossaire, d’un lexique ou d’un index terminologique dans une situation de mutualisation.

La rédaction d’un Glossaire pose des problèmes difficiles lorsque les notions présentées émergent d’un processus complexe d’observations et de réflexions encore en cours, et que leur publication risque de figer et d’enfermer l’auteur dans des points de vue peut-être transitoires. Un concept nouveau qui nécessite un exposé de deux heures ne peut pas toujours être réduit à un résumé. Ceci explique ma réticence à intervenir sur ces extraits de mes cours. Mais le choix de quelques expressions heureuses qu’un auditeur a trouvé éclairantes n’est pas non plus à négliger.

Guy Brousseau, Didactique des mathématiques, Glossiares, index

Un index terminologique est toujours simplificateur par rapport aux savoirs auxquels il se réfère et toujours provisoire car le sens des termes évolue au fur et à mesure qu’évoluent les savoirs eux-mêmes.

L’illusoire transparence des définitions

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement », écrivait Boileau, faisant ainsi du signifiant (la partie sensible du signe, perçue par les sens, la vue, l’ouïe), l’enveloppe matérielle du signe qui "traduit" le signifié : l’idée, le concept intelligible qui, lui, est immatériel.

Cette dualité, sur laquelle se fonde aussi pour une part la linguistique moderne depuis Saussure, et dont les dictionnaires en général sont l’illustration, repose cependant sur une équivalence qu’on croit transparente, du type signifiant = signifié, mais qui est en réalité réductrice : en effet, elle écarte du jeu l’influence de contexte et de la subjectivité, qui fait que, par exemple, « lors de la lecture du mot « eau », on peut penser à des gouttes d’eau, à un lac, au symbole chimique Symbole chimique H2O, etc. On ne pense pas nécessairement à une image fixe de l’eau, à une représentation mentale universelle. Aussi, chaque concept (signifiant) auquel l’« eau » peut référer renvoie à un autre signifiant. Cette chaîne de signifiant à signifiant, infinie, se traduit par un jeu sans fin et ouvre le texte, le déplace, le rend mouvant [1]. »

Al andar se hace camino

Cette chaîne, dont les travaux de Derrida sur la différance ont montré la réalité, repose sur les écarts différenciels, les distinctions "de signifiant à signifiant", établis par chaque locuteur. Elle conduit à « différer » —au sens de renvoyer à plus tard, de laisser les questions ouvertes— les équivalences prématurément sécurisantes entre les termes (les signifiants) et leurs définitions (les signifiés). Le travail sur les termes eux-mêmes devient alors un moteur de la pensée et des savoirs sur les phénomènes réels.

Un consensus provisoire, résultat d’une négociation continue

« Ce qui s’énonce bien se conçoit clairement », pourrait-on dire en inversant la maxime de Boileau pour redonner toute son importance au travail spécifique sur le signifiant afin d’éviter les consensus trop rapides et de laisser passer inaperçues des ambiguïtés et des indistinctions. Tout le monde aurait à y perdre car cela minerait le débat professionnel en figeant prématurément la réflexion ou en cédant à des simplifications.

La perspective d’un langage commun se présente plutôt comme un processus de négociation argumentée, probablement sans terme prévisible, portant à la fois sur les termes et sur leur sens (les savoirs communs) : le langage commun nécessaire pour mutualiser efficacement, pour que l’échange et le débat professionnels puissent progresser de façon productive, n’est jamais définitivement établi. Ce qu’un commun accord a fait, un commun accord peut aussi le défaire pour peu que l’analyse des phénomènes et des activités liés aux apprentissage en montre la nécessité.

Comme le remarque justement G. Brousseau, « le choix de quelques expressions heureuses qu’un auditeur a trouvé éclairantes n’est pas (...) à négliger » : cela justifie l’existence de glossaires, de lexiques et d’index terminologiques et reconnait leur utilité.

Mais à condition de rester conscient de leur caractère imparfait et provisoire. En cette matière comme en d’autres, l’aboutissement du processus importe moins que le processus lui-même : « c’est en marchant que se fait le chemin [2] ».

Notes :

[1Article sur la théorie du signe de J. Derrida : Déconstruction et différance, par Lucie Guillemette et Josiane Cossette Université du Québec à Trois-Rivières

[2Al andar se hace camino. Caminante, no hay camino., Antonio Machado

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